La pauvreté infantile et le groupe Agora

La pauvreté infantile et le groupe Agora

Question orale du 21/02/2017

  • De LEAL LOPEZ Clotilde
  • à  MADRANE Rachid, ministre de l’Aide à la jeunesse, des Maisons de justice, des Sports et de la Promotion de Bruxelles

Monsieur le Ministre, la Reine Mathilde s’est rendue le 2 février dernier en visite officielle à la Maison Quart-Monde qui vient en aide aux personnes les plus démunies. Une personne a témoigné: «Vivre en famille est un droit, mais quand la pauvreté est trop grande, pour protéger les enfants, on les retire plutôt que d’aider la famille.» Tout récemment, une étude a révélé que quatre enfants sur dix naissaient à Bruxelles au sein d’un ménage se situant sous le seuil de pauvreté. Enfin, au début 2016, les médias ont relaté un triste constat: 30 % des enfants belges vivent dans des conditions de vie précaires. Ces constats m’amènent à revenir sur la problématique des placements d’enfants pour cause de précarité, c’est-à-dire plus précisément, sur celle des parents qui ne sont plus capables de subvenir aux besoins de leurs enfants.

Êtes-vous en possession du nombre d’enfants retirés de leur famille pour cause de pauvreté entre 2015 et 2016? Ces retraits sont-ils plutôt dus à des problèmes de logements et d’insalubrité ou à des difficultés financières et matérielles? Le Groupe Agora invite des familles en situation de pauvreté et des acteurs de l’aide à la jeunesse à dialoguer sur des problématiques auxquelles ils font face afin de favoriser la collaboration entre ces deux «mondes». Lors de la précédente législature, ce groupe avait pour projet de rendre plus transparents les propos écrits des professionnels des services d’aide à la jeunesse et de protection judiciaire afin de favoriser leur communication. Ce projet porte-t-il ses fruits sur le terrain? Quelle évaluation peut être faite cinq ans plus tard? Pouvez-vous nous éclairer sur les derniers et actuels travaux du Groupe Agora? Quelles initiatives de ce groupe le gouvernement soutien-t-il? Enfin, de façon plus générale, quelles sont les dernières avancées pour éviter que ces mineurs, avant tout victimes, ne se retrouvent placés au sein de structures de l’aide à la jeunesse?

 

Réponse du ministre

Madame, vous mettez très judicieusement l’accent sur une réalité évidente du secteur de l’aide à la jeunesse. Il prend en compte depuis de nombreuses années la précarité, voire d’ailleurs la grande pauvreté d’un très grand nombre de familles concernées par le placement d’un enfant. Malheureusement, il faut le reconnaître, cette problématique reste toujours d’actualité. Certes, il est relativement rare – cela ne devrait même pas se justifier – que le placement de l’enfant intervienne uniquement sur la base de difficultés financières ou de logement. Il faut plutôt prendre en compte, je pense, le fait que cet état de pauvreté, vécu parfois depuis plusieurs générations, est en toile de fond de la réalité d’une grande partie des familles. Elle a occasionné beaucoup d’autres difficultés en cascade, au point qu’il devient souvent difficile d’identifier le point de départ, la cause des difficultés. Il faut le reconnaître, la vie en situation de grande pauvreté est un parcours particulièrement difficile et éprouvant. Il s’agit de pouvoir assurer au jour le jour sa propre survie et celle de sa famille. Cette préoccupation use les ressources physiques, psychiques et affectives des personnes; elle génère un stress important et risque de provoquer des problèmes relationnels de carence éducative. Ce sont ces manifestations qui vont entraîner l’intervention des services d’aide à la jeunesse et de protection de la jeunesse au point que les intervenants sociaux risquent de banaliser l’impact de la pauvreté lorsqu’ils sont amenés à évaluer les difficultés de l’enfant et la situation de la famille.

Les statistiques que nous possédons à ce propos ne reflètent donc pas vraiment la complexité de cette question. Le Groupe Agora veille à attirer l’attention des professionnels sur ces questions et poursuit le travail sur la transparence et la transmissions des écrits aux familles. Une plaquette est finalisée. Elle sera bientôt diffusée aux professionnels du secteur. Le Groupe Agora a également insisté sur cet aspect dans l’avis qu’il m’a remis lors de sa consultation sur le projet de code en me demandant que la transcription des écrits soit systématiquement organisée. Ce sera le cas dans le nouveau code. Une autre priorité concerne l’importance de soutenir les liens entre les enfants placés et leurs parents. Ce sont des sujets que l’on évoque souvent en commission. Je suis extrêmement attentif à cette question qui me tient particulièrement à cœur. Il ne faut absolument jamais oublier que l’aide à la jeunesse est là pour pallier un temps. L’idéal, pour nous, est que l’enfant retourne dans sa famille. C’est l’objectif de l’aide à la jeunesse. Ce n’est pas de sortir l’enfant de la famille et de s’occuper de son éducation à la place des parents. Dans des situations extrêmes, il n’y aura peut-être pas de retour, mais la philosophie générale de l’aide à la jeunesse est toujours le retour en famille. Une vidéo a été réalisée sur cette thématique. Elle est actuellement diffusée aux professionnels des services d’aide à la jeunesse et de protection de la jeunesse ainsi que des services agréés de l’aide à la jeunesse dans chaque division judiciaire. J’ai d’ailleurs appris que le Groupe Agora prépare une note à mon attention portant sur le placement des enfants en familles d’accueil. Les familles confrontées à cette situation demandent que le maintien des liens avec leur enfant soit suffisamment garanti, que le lien avec la fratrie soit maintenu et que l’information leur soit donnée pour leur permettre de toujours garder leur place de parent auprès de leur enfant.

Le secteur de l’aide à la jeunesse s’est engagé explicitement à favoriser les mesures visant à soutenir l’inclusion sociale. Cet objectif est d’ailleurs repris dans le contrat d’administration de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il est piloté par l’Aide à la jeunesse. Dans le cadre des projets de prévention, ces problématiques sont régulièrement prises en compte en misant également sur des partenariats locaux. Je citerai, à titre d’exemple, le projet «Vivre avec toit» développé par le Conseil d’arrondissement de l’aide à la jeunesse de Verviers qui vise à attirer l’attention sur l’importance majeure du logement pour soutenir la vie familiale. J’ajouterai aussi que dans le futur code et donc dans le futur Conseil communautaire de l’aide à la jeunesse – qui sera désigné –, le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté et le Forum bruxellois de lutte contre la pauvreté seront, pour la première fois, intègres. C’est une première et il me semble intéressant d’intégrer des structures qui connaissent bien ces questions de pauvreté au sein du conseil communautaire. Ces structures sont très importantes! Elles nous ont appris le paradoxe du frigo que j’ai eu l’occasion d’évoquer en séance plénière: pour qu’une famille puisse bénéficier d’une aide sociale, d’un CPAS par exemple, il faut que le frigo soit vide. Mais pour éviter qu’on retire les enfants à cette famille en raison de difficultés financières, il faut qu’il soit rempli! Nous sommes donc confrontés à ce paradoxe permanent. Pour nous, l’enjeu majeur est d’éviter un eugénisme social. Il n’est pas envisageable de pénaliser les personnes en situation de précarité et de leur retirer la garde de leurs enfants parce qu’ils sont pauvres. Il est donc essentiel de lutter contre la pauvreté afin d’aider les familles. L’enjeu majeur de notre travail est de faire en sorte, certes modestement, que des enfants ne soient pas victimes d’un déterminisme social.

 

Réplique de Clotilde Leal-Lopez

Monsieur le Ministre, je vous remercie de l’évaluation que vous faites de cette thématique. Il y a eu des avancées: auparavant, l’arrivée du Parquet dans une famille était synonyme de déshumanisation. Aujourd’hui, les acteurs de terrain sont formés et prennent en compte les besoins des familles. Avoir inclus le Réseau wallon des luttes contre la pauvreté est également une très bonne idée: ce sont des acteurs privilégiés qui connaissent le terrain et nous font gagner du temps dans nos ré- flexions. En outre, les familles ont mieux compris le décret et les acteurs de terrain l’appliquent d’une manière beaucoup plus humaine en ayant recours à de nouveaux outils. Je ne puis que m’en réjouir et vous encourager à poursuivre dans cette voie.

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